Hommage à Annie Aubrun
Mon hommage à ma première enseignante de Yoga
Annie est partie il y a presque quatre années, discrètement, humblement, comme elle a vécu. Femme d’artiste-peintre jusqu’à la cinquantaine, elle se met sur le tard au yoga à cause d’une sciatique tenace et règle son problème grâce à sa première enseignante, Noëlle Perez, disciple de Mr Iyengar à l’époque. Elle achète un van et l’installe devant le centre de Noëlle à Paris où elle apprend. Quelques années plus tard, elle commence à enseigner. Le yoga Iyengar à l’époque n’est pas encore labellisé et c’est en 1987 que je la rencontre à l’occasion d’un de ses cours, à Mont St Aignan dans la banlieue de Rouen, sur les conseils de mon kinésithérapeute.
Je reviens à cette époque de Libreville, au Gabon, où j’ai enseigné les mathématiques pendant une année. Je souffre toujours du dos à cause d’une scoliose que j’ai depuis l’âge de 16 ans. Comme je n’aime pas parler de moi et être différente des autres dans le cours, je ne lui dis rien en pensant qu’elle ne verrait pas mon problème. Il se passe une année où je suis ses cours et commence ainsi à prendre soin de mon corps. À la fin de l’année, elle me propose de rendre visite à son enseignant à Paris. Je suis un peu surprise et ne comprends pas pourquoi elle ne veut pas continuer avec moi mais elle m’explique ne pas être formée pour les cas thérapeutiques. Je réalise qu’elle a bien remarqué l’état de mon dos puisque je suis bossue et que cela a l’air de se voir à travers mon tee-shirt que je porte dans ses cours.
J’accepte donc cette nouvelle aventure à ses côtés. Son enseignant, formé pour la yoga-thérapie, s’appelle Faeq. C’est un Iranien qui a fait ses études en France et vit à Paris désormais. Il a choisi la voie de l’enseignement du yoga Iyengar après avoir beaucoup cherché auparavant. Il a un doctorat en chimie et en pharmacie, ce qui me décide à accepter sa proposition car je viens, moi aussi, du monde des Sciences. J’ai plusieurs diplômes universitaires en maths, physique et chimie, j’enseigne les mathématiques depuis six années, aussi j’ai besoin de trouver dans le yoga la fenêtre scientifique et rationnelle qui m’attire depuis le début et qui commence vraiment à m’intéresser. La rencontre avec Faeq est très efficace puisque je me mets à pratiquer chaque jour, je ne souffre plus, j’ai accepté mon corps tel qu’il est, bien que me battant encore beaucoup avec lui. Voyant que je suis très motivée, il me propose de commencer sa formation d’enseignant en 1989. Faeq me branche directement sur son maître BKS Iyengar à Pune, en Inde du sud, où il m’encourage à aller très rapidement. J’apprends aussi beaucoup avec lui et en 1991, je suis diplômée dans le yoga Iyengar. Deux années plus tard, je suis prête à choisir définitivement la voie du yoga et je démissionne donc de l’éducation nationale.
Dès le début de ma formation d’enseignante avec Faeq j’avais quitté les cours d’Annie, qui est cependant restée une amie jusqu’à sa mort ; je lui dois évidemment beaucoup. Elle a quatre cours à Dieppe qu’elle laisse tomber et que je reprends, ce qui m’aide à apprendre ce nouvel art : celui d’enseigner. Je comprends avec ces premiers cours de yoga, de façon plus claire encore qu’avec les Mathématiques, que ce n’est pas parce que l’on a le diplôme qu’on sait comment transmettre. La pratique du yoga est une somme d’expériences qui donne une connaissance de plus en plus profonde de nous-même. De la même façon, c’est en enseignant beaucoup et directement à différents publics que j’apprends. J’enseigne encore à l’époque aux enfants et toute cette variété pédagogique au sein du même art me passionne. Je découvre qu’enseigner le yoga est un art à part entière, surtout quand je fais la connaissance des Indiens. Mr Iyengar, le Maître de mes deux premiers enseignants, est un chercheur dans cette science de santé, mais aussi un artiste, un sculpteur comme il aime à le dire. Tout naturellement, ses deux enfants deviennent mes enseignants et je suis encore très attachée à son fils, toujours vivant aujourd’hui et continuant son travail de transmission.
Comme je sais qu’Annie a un tempérament très libre, voire libertaire, et qu’elle s’est faite seule, j’ai compris qu’elle ne se relierait aux Maîtres en Inde que par ses nombreuses lectures. C’est déjà beaucoup et je lui propose de l’emmener en Inde du Nord en 2017. Ce voyage est certainement pour moi, une façon de boucler une boucle. En la reliant à l’Inde directement, je la relie à la source de ce qu’elle m’a enseigné. Je me relie aussi à elle positivement, à la méthode qui a sauvé mon dos et donné un sens à ma vie. Nous partons donc un mois, alors qu’elle a déjà 87 ans. Je sais que ce ne sera pas simple car son corps est fatigué ces derniers temps. Cela fait longtemps qu’elle ne pratique plus, mais je me dis qu’elle a tellement été imprégnée entre 50 et 60 ans que ses mémoires sensorielles vont sûrement se réveiller à nouveau.
Je l’emmène donc à l’ashram de méditation d’un sage qu’elle connaît pour avoir lu plusieurs de ses livres : Chandra Swami. La pratique est simple en théorie : quatre fois une heure par jour assis(e) en silence. Elle joue le jeu et tout se passe bien. Nous partons alors quinze jours dans un centre de yoga Iyengar à Dehradun. Je connais déjà le couple qui enseigne pour y avoir séjourné plusieurs fois et ils acceptent gentiment la présence d’une personne âgée dans leur cours. J’ai conscience aujourd’hui que c’était risqué de l’emmener dans cette aventure, mais ils sont très respectueux de son âge avancé et je m’occupe beaucoup d’elle, tant dans les cours qu’à l’extérieur pendant ce séjour : je lui dois bien ça.
Elle est très heureuse en revenant et recommence un peu à enseigner. Malheureusement, plusieurs accidents divers lui rappellent qu’elle a vieilli et qu’elle doit reposer son corps plus souvent qu’avant. Elle a une maison en pleine campagne dont elle s’occupe et ce sera donc le karma yoga (yoga dans les actions de la vie quotidienne) qui l’occupera pendant sa dernière étape de vie. Les dernières années, elle ira vivre chez son fils Blaise, à Bruxelles.
J’irais la visiter une dernière fois avant sa mort en 2022, accueillie chaleureusement par Blaise et Virginia. J’ai déjà remarqué que toutes les personnes qui l’ont suivie ont l’esprit ouvert. Annie était avant tout une idéaliste et mettait la barre très haut dans ses relations. Elle m’a permis de développer très tôt l’esprit du débutant. C’est un vrai garde-fou pour l’ego que cet esprit du débutant et j’ai toujours veillé à l’entretenir, même après l’avoir quittée. Rester une étudiante toute ma vie deviendrait mon cap ; continuer à apprendre sur mon tapis et dans toutes les situations de la vie personnelle tout autant que professionnelle, comme l’a transmis aussi le Maître BKS Iyengar.
Un des premiers stages que j’ai fait avec elle à Rouen, quand j’étais encore son élève et n’enseignais pas encore le yoga, a duré cinq jours. C’était essentiellement des asanas (les postures) mais chaque soir, on devait choisir un seul principe dans les deux premiers piliers du yoga (les postures ne représentant que le troisième pilier) et les pratiquer dans notre vie en rentrant chez nous. Le premier jour la non-violence dans toutes les situations, la deuxième on devait assumer et travailler sur son avidité, le troisième sur la vérité…. C’était très avant-gardiste d’avoir saisi dès le départ que faire nos pratiques sur nos tapis, même intensément, ne servait pas à grand-chose si l’esprit du yoga restait sur ces derniers et ne prenaient pas corps dans la vraie vie.
J’essaie toujours d’être à la hauteur de ton exigence éthique en te rendant aujourd’hui hommage : merci Annie !
« Yoga, art de vivre au quotidien »
C’est en 1994 que, au sein de l’association ICY, je contribuais à l’édition du livre de Annie Aubrun « Yoga, art au quotidien », illustré par son fils, Blaise Patrix.
C’est avec l’aimable autorisation de l’épouse de ce dernier, Virginia, que je le mets aujourd’hui à votre disposition, en libre téléchargement.
Vous y trouverez de nombreux conseils, simples et pertinents, pour intégrer votre pratique dans les postures les plus anodines et les gestes les plus simples, mais cependant récurrents, de la vie quotidienne.
Bonne lecture !
