Voyage en Inde 2025
Mon voyage, tout en postures de Yoga
Je vais en Inde, chaque été depuis 1990, pour le yoga. En 2000, je m’y suis rendue en famille avec mon fils de trois ans et son père. C’était les 25 ans de la naissance de l’Institut Iyengar et, à cette occasion, Mr Iyengar avait enseigné avec son fils Prashant lors d’un stage auquel j’avais participé.
Nous étions alors montés en Inde du Nord, visiter et recevoir l’enseignement dans son ashram, d’un Maître de méditation en silence depuis 30 ans. Cette année 2025 nous avons fait le voyage dans l’autre sens, de l’ashram de Dumet, petit village en uttarakhand pas loin de Delhi, vers l’Inde du Sud à Pune dans le Maharashtra, vers Bombay. C’était cette fois-ci les 50 ans de l’anniversaire de l’institut.
L’ashram de Dumet est un lieu paisible situé dans les contreforts de l’Himalaya, où je vais chaque année depuis 2000, la plupart du temps, après mon séjour à Pune pour le yoga, à l’institut Iyengar. On y médite quatre heures par jour (quatre fois une heure, plus exactement), à intervalles réguliers à partir de 4h30 le matin. Même si le Maître Chandra Swami est mort en 2024, l’énergie de sa recherche de toute une vie est bien présente. Une énergie de silence, d’apaisement, de recueillement, de paix et de retraite intérieure, un endroit où l’on accepte les pensées telles qu’elles viennent et où l’on apprend à laisser les nœuds du cerveau et du cœur se défaire tranquillement sans rien faire, juste en s’asseyant et en regardant à l’intérieur. Je pourrais résumer cette partie du voyage par les postures d’ancrage ci-dessous : l’arbre, les triangles et la demi-lune , toutes les postures debout, en général, où l’on fait confiance à la terre, où l’on s’enracine et où on assume et stabilise sa propre incarnation. L’Inde est connue comme la Terre Mère, c’est probablement cette Inde-là que je trouve dans le nord.
Puis nous sommes descendus vers le Sud, cette partie du voyage que j’appellerai la traversée du nord vers le sud, ce serait la posture du Pont : Urdhva Dhanurasana, qui symbolise pour moi le lien entre le nord et le sud, entre la mère et le père, l’entre deux mondes, là où l’on a la possibilité de se transformer de façon radicale et irréversible, prendre quelques risques aussi parfois, mais surtout prendre son temps.
Le pont est différent à chaque fois qu’on le pratique mais celui que j’ai pu traverser symboliquement cette année avait une ambiance particulière, assez chaotique je dois dire : nous avons donc continué avec mon fils vers les bords du Gange, là où l’eau coule depuis toujours, parfois avec une grande force qui ne peut que réveiller, à Rishikesh, à Haridwar, là où le divin et l’humain se côtoient depuis la nuit des temps. À Mathura, par exemple, c’était une grande agitation qui régnait en plein mois d’août, de par l’anniversaire de la naissance de Krishna, une divinité très appréciée en Inde.
Mais ce que nous vivions intérieurement n’avait rien de divin : un brouhaha permanent, une insécurité pour nos sens à tous les coins de rue, une attention permanente à ce que l’on va trouver dans nos assiettes et la nuit incertaine passée par la suite, le conducteur du rickshaw qui veut absolument nous épater en roulant à toute vitesse au milieu d’une foule tassée d’une rue trop étroite… Beaucoup de petites scènes de la vie quotidienne qui n’ont l’air de rien vues de l’occident, mais qui sont des plongées dans l’inconnu à chaque fois, plongées dans nos cerveaux surpris, car construits avec des standards formatés, bien loin de cette contrée lointaine où il n’y a plus énormément de repères auxquels se raccrocher. En résumé, la vie qui grouille et qui ne laisse aucun répit, qui grossit à la loupe chacune de nos peurs et qui réduit nos individualités à vraiment peu de chose parfois !
Je ressens que tout cela fait partie de la posture du pont (ci-contre) : l’idée que l’on traverse quelque chose de difficile pour accéder à autre chose, inconnu mais essentiel.
Finalement, lassés de toute cette agitation extérieure, nous nous envolons pour Pune depuis Jaipur. Jusque là nous avons fait tout le périple en bus et en taxi.
Ce vol peut être celui de la grue (en posture ci-contre), qui nous permet de nous alléger de la gravitation et de notre condition parfois trop humaine, nous émanciper de la Terre Mère devenue un peu pesante, par son humanité ou plutôt son animalité encore incomprise pour moi, violente et blessante parfois.
Nous voici enfin à Pune en Inde du Sud, que j’affectionne particulièrement. Apprivoiser l’inconnu de la recherche en Yoga est devenu familier pour moi finalement : déjà 35 années ont passé devant le miroir de mes postures journalières qui m’accompagnent avec sécurité (car elles sont les mêmes depuis des millénaires) mais aussi créativité, car je me les approprie différemment chaque jour.
Pune symbolise donc pour moi l’élévation, le travail de toute une vie de BKS Iyengar et de ses enfants, Geeta et Prashant, qui ont exploré chacun à leur façon, le corps, le mental et les émotions dans tous leurs recoins pour approcher au plus près, le nectar de la connaissance de leur Art et, ainsi, donner un sens à leurs incarnations, pour eux-mêmes et pour le monde. Ce sont des modèles pour chaque âme et je réalise à nouveau la chance que j’ai de les avoir rencontrés.
C’est cette transformation de nos constructions brutes que ces Maîtres proposent, la connaissance de nos structures intimes corporelles que l’on peut affiner progressivement, avec patience, percevoir le subtil de plus en plus clairement et finalement se redécouvrir sans arrêt, continuer à rouvrir des portes et des fenêtres à l’intérieur de soi. Par protection, certaines des miennes s’étaient fermées au cours de ma construction d’enfant et d’adolescente et j’ai bénéficié d’une méthode rationnelle pour les redécouvrir, les accepter et travailler avec. Le principe est assez simple, très technique et méthodique, même si le chemin est long : il s’agit de connaître son égo pour finalement le dépasser et aller au-delà du connu. Tout ce voyage là, c’est symboliquement pour moi Sirsasana : la posture sur la tête et ses variations (ci-dessous).
C’est faire confiance, non plus à la Terre Mère seulement, mais à notre humanité et à notre imperfection, au cerveau et à ses nombreux méandres, à toutes ses possibilités aussi, au potentiel encore en friche, au système nerveux à découvrir, redécouvrir encore et apaiser à travers d’autres postures, même les plus simples. On appelle la posture sur la tête, le père des postures, c’est une posture de grande autonomie et de liberté. En l’apprivoisant, on redécouvre les autres postures avec une sensibilité toujours différente et une conscience élargie.
Finalement, ce voyage m’a appris encore et encore que travailler en profondeur sur mon corps, c’est aussi continuer à me libérer de mes carcans sociaux, remettre en question et m’émanciper des habitudes, désapprendre tout ce qui limite, ne pas trop m’attacher à l’affect pouvant bloquer d’autres apprentissages. Ce sont les Maîtres qui m’ont montré la direction il y a 35 ans et je continue de suivre ce chemin intérieur. Le voyage extérieur est aujourd’hui un prétexte, l’occasion de me rappeler et de me ressourcer. Les premières années étaient les plus importantes et fondatrices, celles où j’ai appris avec ces personnes exceptionnelles un art de vivre, tout simplement.
Beaucoup sont mortes mais je continue cette recherche vers la liberté intérieure. Le fils de Monsieur Iyengar est toujours vivant et continue aussi de transmettre cette voie à Pune avec d’autres enseignants.
Apprendre à se connaître globalement en commençant par le corps pour apprendre finalement à appréhender le monde avec plus de justesse, de sensibilité et d’authenticité, c’est ce que j’ai reçu de Mr Iyengar qui disait : “Goal of life is learning”. Même s’il est mort depuis 11 ans, son message résonne toujours profondément en moi.…
Ci-contre, Mr Iyengar, que j’ai représenté avec le masque de nos théâtres intérieurs, symbolisant tous les films que l’on s’invente pour se construire, tous les masques que chacun met pour se cacher derrière des personnages. La recherche à laquelle il m’a invitée était exigeante sur ce plan : assumer ce que l’on est, nos imperfections, nos maladresses, enlever nos masques ou au moins en prendre conscience et les utiliser quand on a en a besoin puisqu’on on les connaît mieux.
Ce collage me rappelle régulièrement à la réalité telle qu’elle est, au monde social, à l’existence de masques chez chacun d’entre nous. Il m’aide à accepter et à faire face à l’illusion du monde : la maya.
Toute cette transformation complexe et longue peut être aussi symbolisée par Shiva (dont vous pouvez voir ci-dessous un temple aux grottes d’Ellora, à quelques heures de Pune), le premier Yogi dans la tradition hindouiste, celui qui détruit les obstacles vers une éventuelle deuxième naissance.
Et c’est là que réside le vrai voyage : accepter de faire mourir et de lâcher ce qui n’est plus valable en soi, le karma, les ombres, ce que l’on porte encore de notre histoire personnelle, pour continuer à laisser émerger le dharma, la lumière, ce pourquoi nous sommes nés. C’est une recherche sans fin qui offre de ne jamais s’ennuyer dans cette vie !
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